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À lire - "Clara et la pénombre"

A RECOMMENDATION BY:
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À lire pour le plaisir.

Quand il est question de peinture, l’attention se tourne vers les expositions et les musées, aller à la rencontre de l’œuvre. Lire aussi. Les ouvrages théoriques, les catalogues et les critiques participent de l’univers de l’amateur.

Somoza.jpgMais la peinture habite aussi certains romans. Attiré par le thème, il en faut bien un pour s’y retrouver dans le foisonnement éditorial, j’ai rassemblé, au gré de mes errances, quelques ouvrages sur l’étagère de ma bibliothèque. Le fondement de cette collection trouve son origine dans mon intérêt à lire « Le Chef d’Œuvre Inconnu », célèbre roman d’Honoré de Balzac. L’histoire campe un peintre fougueux et secret, Frenhofer, qui préfigure, avant l’heure, l’informel gestuel. Dans sa peinture, son chef d’œuvre, aboutissement de l’histoire, seul un pied sublime subsiste de son combat acharné avec la figure. Fiction pour l’époque, le roman écrit vers 1831 augure l’engagement expressionniste et la vigueur abstraite.

Dans mes nouvelles lectures, j’ai croisé un roman qui m’a fortement impressionné. « Clara et la Pénombre » par José Carlos Somoza. Roman de fiction, l’action se passe à notre époque, cette fois. Le récit évoque des pratiques artistiques effarantes. L’auteur fort bien documenté sur l’art contemporain réinstalle la peinture dans les préoccupations esthétiques actuelles en poussant à l’extrême les pratiques du Body art, du Minimalism et de l’Art Conceptuel.

Sur fond de clair obscur tragique, un hommage à Rembrandt tourne à l’effroi. Une femme, Clara, au corps neutralisé et « transformé en toile » pour subir toutes les tensions de la création d’un l’artiste visionnaire, va pénétrer les recoins de « pénombre »de la création et du marché de l’art. Les mécaniques de l’artiste, son rapport particulier à la toile, au médium, à la posture et à l’engagement sont abordés avec une vérité surprenante dans laquelle l’auteur pousse sa logique tout juste un peu plus loin que l’acceptable. Il est question de pureté et d’absolu quand le sombre mystère de l’acte créatif rencontre la blancheur des corps humains apprêtés et transformés en supports picturaux, hybrides d’un genre nouveau mi-homme, mi-peintures. Il est question d’acceptation et de droits sur la création, quand la confusion s’installe entre la personnalité humaine et la pérennité de l’œuvre. Les enjeux du commerce, de la conservation, du pouvoir, se mêlent dans l’étrangeté la plus complète aux aspirations de l’artiste, à ses doutes et à ses certitudes. Le roman se vit dans l’ambiguïté du corps-toile de Clara, tout à la fois modèle, support et femme. La psychologie des personnages traverse le trouble moral et les pulsions érotiques face à la création artistique. Les protagonistes s’affrontent dans leurs vérités entre nudité et passion, sur fond de marché d’art et de gloire posthume.

L’émotion forte, tenue par l’auteur, naît de l’ambiguë entre l’actualité artistique et la fiction qu’il décrit. Il nous place sans cesse entre possible et impossible, en prolongeant le développement artistique dans une raison équivoque et inquiétante. La lecture soulève nombre d’interrogations sur les rapports singuliers du peintre à la toile blanche et de son engagement dans l’acte même de créer. Dans ce roman si particulier de José Carlos Somoza, les supports littéralement incarnés en toiles vivantes manipulées et livrées à tous les fantasmes, provoquent cette inquiétante étrangeté, ombre de fond d’une création extrême.

José Carlos SOMOZA
Clara et la pénombre
Roman traduit de l’espagnol par Marianne Million
Actes Sud, collection Babel
(You can purchase this book here, in French only)